Après le pot.

Elle se demandait ce qu’elle allait faire demain.

Son bureau était rangé, ses dossiers transférés, elle avait expliqué, formé, transmis. Son remplaçant lui plaisait. Elle sentait que tout allait bien se passer. Elle avait jeté des tonnes de papiers, se demandant pourquoi elle les avait gardés si longtemps, glissé dans la corbeille les fichiers obsolètes, un grand ménage de printemps aux parfums de poussière.

Elle avait attendu le dernier moment pour reprendre ‘ses effets personnels’. Décrocher un a un les dessins des enfants. Voilà.

Hier en fin d’après midi, elle avait eu droit au fameux pot de départ. Des bulles bon marché, des petits-fours achetés chez Picard, la plupart de ses collègues, un gentil mot de son directeur, des embrassades, un netbook et un stylo en cadeau.

Tout à l’heure elle était passée à la DRH. Elle avait rendu la clé, son badge d’entrée et celui de la cantine. Le gars de l’informatique interne était venu. Un gosse qu’elle n’avait jamais vu. Elle avait donné ses mots de passe, vérifier avec lui qu’il ne restait rien de privé sur son ordinateur, et signé un papier qui autorisait à archiver et consulter son disque et sa messagerie. Son adresse mail serait redirigée vers son supérieur. Elle réalisait qu’elle avait oublié de se désabonner à des mailing lists. A lui les codes promos La Redoute !

Aujourd’hui, le temps lui jouait des tours. Certaines minutes s’étendaient à n’en plus finir, certaines heures avaient filé sans qu’elle ne s’en aperçoive.

Comme la vie en fait. Avec ses étapes d’endurance et ses contre-la-montre. Quand on y pense les paliers sont plutôt regroupés dans le premier tiers. La 1ère dent, l’entrée au CP, la 1ère boom, le 1er amour, le bac, le permis, le 1er appart, la 1èrepaie, le mariage, les enfants. Après tout roule, ronronne et s’accélère. Seuls les anniversaires viennent rappeler le temps qui passe. Et encore, pour les comptes ronds seulement.

Bref, tout cela avait un avant-goût de début d’été, sauf que là elle ne rentrerait pas pour raconter la mer, et afficher son bronzage. Elle réalisait petit à petit qu’elle était déjà hors champs. Les bribes de conversation attrapées ci et là dans les couloirs ne la concernait déjà plus. Vendredi elle n’allait pas être spécialement enjouée, et dimanche soir pas particulièrement maussade. Il faut d’ailleurs qu’elle pense à désactiver l’alarme de son réveil. 6h45, pourquoi faire ?

Hier elle était active, salariée, un écrou dans les rouages, elle se sentait utile, à défaut d’être indispensable. Aujourd’hui elle a 60 ans. Elle est « sénior » parait-il. Et retraitée.

Elle allait faire partie de ces gens qui font leurs courses en milieu de journée. En prenant leur temps. Peut-être même qu’elle parlerait à la caissière. Parce qu’elle en a du temps maintenant.

C’est quoi le contraire de retraite déjà ? Ah oui, la « vie active ». Tout est dit non? Elle rentrait donc dans la partie inactive de son existence. En refermant la porte de son bureau elle se sentit vide. Rejetée. Son départ avait un relent d’huile de vidange.

Elle aurait bien voulu continuer elle, travailler encore, plus longtemps. Elle l’aimait bien son job et elle le faisait bien. Elle avait vu grandir ce service et fait bouger les choses pensait-elle. Elle avait encore à donner. Mais, sur fond de grand débat national, on ne lui avait pas laissé le choix. Elle avait passé l’âge, et devait partir.

Evidemment, comme tout le monde, elle se plaignait, elle aimait les week-ends et les congés, râlait quand le 1er mai tombait un samedi, et certains jours franchement elle aurait bien voulu les envoyer paître tous autant qu’ils sont! Ah, combien de fois elle avait rêvé de ce jour-qu-elle-avait-bien-mérité-quand-même ?

Evidemment c’était chouette de ne plus se lever tous les matins aussi tôt. Et elle allait pouvoir voyager. C’est ce que tout le monde lui dit, non? Sauf que depuis quelques temps déjà, elle se réveillait aux aurores, même en vacances. Et avec son chien, mine de rien, c’est compliqué de partir.

Elle se retrouvait face à une page blanche, un congé sans fin. Ce n’était pas un challenge, un nouveau défi à relever. Non, définitivement cette nouvelle phase lui faisait plus penser à une longue marche qu’à du saut à l’élastique. On ne se jette pas vraiment dans la retraite à cœur perdu … Elle se sentait au bord d’un chemin, pas d’une falaise. Et ce chemin (qui serait peut-être bucolique, ça, elle voulait y croire) la menait, vaille que vaille, vers la fin, la vraie. Elle pensait à ces éléphants, qui partent un jour.

Bien sûr, ce sentiment diffus et sombre n’était pas très cohérent. Et on lui avait expliqué que c’était normal. Une forme de dépression, ou de deuil plutôt, de sa routine. Après tout, elle avait devant elle une grosse vingtaine d’années, à en croire les statistiques.

Alors pourquoi elle avait l’impression que tout était fini, que tout était… passé ? Elle était toujours la même non?

Tout ça ne collait pas. Ses parents étaient encore vivants, elle n’était pas encore grand-mère.  Elle ne pouvait pas être … vieille.