Carnet de voyage.

Quelle conne, mais quelle conne !

Elle se répétait ces cinq mots en boucle depuis qu’elle avait claqué la porte de la voiture. Ce n’était pourtant pas si terrible, pas si insupportable que ça et, en tout cas, ça ne méritait pas cette scène. Et voilà, elle avait (encore) fait sa Drama Queen. Toute à son orgueil et sa théâtralisation elle avait enchainé les répliques acerbes, les moues boudeuses, les regards hautains. Pendant un instant de lucidité, Elle avait compris qu’elle faisait fausse route, mais hors de question de se déjuger, Elle était allée trop loin et se devait de finir en beauté. Elle se revoyait déroulant son scénario, haussant le ton, refusant d’écouter et se drapant dans une dignité de façade. Tort ou raison, ne jamais faire machine arrière.

Et clac ! Elle avait réussi sa sortie, c’est sûr et oui, Elle en était fière! Enfin, jusqu’à ce que la voiture tourne au coin de la rue. Le premier jour des vacances franchement…

Quelle conne, mais quelle conne ! C’était quoi cette incapacité native, accrochée à ses trippes, campée dans ses gènes, à refuser les compromis, à admettre ses erreurs ? Se nourir du conflit, ne jamais s’excuser, ne jamais faire profil bas, toujours assumer, jusqu’au bout de la mauvaise foi.

Elle avait cru petite que l’amour était un avion. Un truc puissant et majestueux qui vous fait décoller du sol pour vous emmener haut, très haut et très vite. « Ne plus toucher terre » était l’expression consacrée, non? Et passer au dessus des nuages, et l’ivresse de l’altitude, et les levers de soleil, et les films à la demande. Une machine à rêves.

Elle avait compris plus tard que l’amour était un train, et, dans le genre, de campagne.

Un jour on se retrouve en gare, on monte, et nous voilà sur des rails. Alors comme c’est un départ, on est toujours excité, heureux de partir, on fait coucou à ceux qui restent sur le quai. Ils sont envieux, c’est sûr. On s’installe. On parcourt des yeux son wagon, on apprivoise le décor. Et roule. On regarde le paysage qui défile, c’est joli. Oui, vraiment très beau par ici. On se sent en sécurité, c’est vrai ça, dans un train on ne pense jamais à l’accident. Au pire on risque une panne et un peu de retard. On se laisse bercer par le ronronnement. On s’assoupit, souvent.

Et assez rapidement, on s’ennuie. Bon, à la réflexion, ces poteaux électriques par la fenêtre, c’est un peu toujours pareil. On repense à ceux qui sont restés en gare et leurs sourires, un peu figés finalement. Avaient-ils vraiment envie de partir? N’étaient-ils pas plutôt soulagés, pressés de retourner à leur vie, dans un univers qui ne se limite pas à une rame, un gars derrière un pc, deux gosses braillards, trois jeunes boutonneux, un couple triste, des VRP en goguette, une mamie fatiguée, du café instantané et des sandwichs mous.

Alors Elle jouait, rejouait, sur jouait, son rôle de garce. Pour ne pas s’endormir, ne pas sombrer, ne pas se fondre dans la moquette violine, ne pas ressembler à sa voisine, continuer à exister. A force de persévérance Elle avait réussi à faire dérailler le train précédent. Un chouette Corail emprunté encore étudiante, légèrement gauche, qui l’avait conduit quelques années plus tard, femme, affirmée, emmerdeuse. Descendre à l’arrêt était un acte trivial, un aveu d’échec, presque grossier, indigne. Mais un crash, sec, bruyant, violent, âpre, oh ça oui, ça avait du panache!

La voiture doit être loin maintenant. Pas grave, Elle se débrouillera pour rentrer.

Elle prendra le train.