Desaparecidos d’Argentine : ils nous ont rendu notre histoire

Je m’appelais Yves jusqu’en 1976, date à partir de laquelle je suis devenu un sin nombre, un anonyme. C’est cette année-là qu’ils m’ont tué. Enlevé, torturé, tué. Et Cristina aussi, celle que j’aimais. Enlevée, torturée, tuée.

Nous partagions un même amour pour l’Argentine. Nous sommes morts pour elle.

Mes parents s’y étaient installés alors que je n’avais que cinq ans et six de mes frères y sont nés. C’est mon pays et il n’était pas question de retourner en France avec le reste de ma famille quinze ans plus tard. Je suis resté pour Cristina et pour l’Argentine que j’avais décidé de protéger de ceux qui lui voulaient du mal. Parallèlement à mes études d’ingénieur, je militais donc au sein du Parti révolutionnaire des travailleurs et nous nous opposions ensemble et sans relâche à la junte militaire.

Ce combat nous sera fatal et vivre dans la clandestinité ne nous aura pas permis d’échapper au système d’arrestation et d’exécutions mis en place par les militaires. Nous ne sommes toutefois qu’une goutte d’eau dans cet océan de violence : 30 000 desaparecidos, disparus, ont subi le même sort que Cristina et moi pendant ces années sombres.

Pourtant, aujourd’hui nous pouvons nous considérer chanceux, car ils nous ont rendus notre histoire.  Nous avons dormi anonymement pendant 34 ans dans le petit cimetière du village de Melincué, là où un propriétaire terrien avait retrouvé nos corps. L’instruction lancée à l’époque tomba vite dans l’oubli mais heureusement quelques personnes ont continué à s’intéresser à nous : une classe de terminale qui a travaillé sur l’affaire, le tribunal, un avocat… sans oublier l’obstination de mon jeune frère, Eric, et de mon père. Grâce à eux et grâce aux progrès de la science, nos corps ont finalement été exhumés et nos identités confirmées.

Je suis fier de mon pays qui remue son passé pourtant difficile, poursuit ses criminels et recherche ses enfants disparus dont seulement 400 ont pu être identifiés.

Nos familles vont pouvoir disperser nos cendres. Desaparecidos nous ne serons plus.