Du poulet !

Midi quinze. Comme chaque jour ouvrable la file d’attente du self-service s’allonge et se densifie.

L’opération consistant à prendre un plateau dans la pile se passe généralement bien. La suivante consiste à extirper une entrée et/ou un dessert du portant jouxtant la glissière. Bien que plus périlleuse, elle est également maîtrisée par la majorité.

Seule la troisième opération est réellement redoutable, finalement. Et visiblement redoutée. Elle consiste en demander au personnel situé derrière la glissière le plat que l’on désire manger. Cela implique une chose terrible : formuler et exprimer une pensée, et le faire dans le respect des usages (théoriquement) communs de vie en société.

–         Bonjour !, s’exclame inlassablement Jeanine, ou Walter, en fonction du jour.

–         Du poulet.

Pas de ton, pas d’exclamation. Pas de fatigue non plus. Ni sourire ni grimace. Juste « du poulet ».

On peut s’interroger quant à cette réponse. Est-ce que celui qui l’a formulée a des problèmes de prononciation, ce qui le pousse à limiter le nombre de mots employés afin d’éviter une gênante hésitation ?

Est-ce un problème de vocabulaire ou de compréhension de la langue ? En voyageant à l’étranger, on est parfois amené à répondre dans la langue du pays par courtoisie mais de façon minimale, faute de connaissances. Mais au moins c’est avec un sourire.

Ou bien est-ce une difficulté liée à la conception des phrases, à la structure même du langage ? Une sorte de limitation donc, et qui empêcherait d’élaborer des phrases plus complexes ?

Notre demandeur de poulet s’appelle Guillaume Bernard(*). Il est âgé de 29 ans, et est ingénieur bac+5. Son métier est de concevoir des applications informatiques assez complexes. Ou bien il se nomme Jean-Marc le Pontel. 56 ans, grande école, il est responsable du service marketing et dirige une cinquantaine de personnes.

Ne maîtrisant pas leur propre langue, comment peuvent-ils occuper de tels postes ? Ils ont pourtant besoin de communiquer avec un bon nombre de personnes chaque jour.

Mais s’ils s’expriment avec fluidité lorsque leur fonction l’exige, ils semblent bien incapables de concevoir la moindre phrase de leur cru. Ce sont des outils, pas des vrais gens, en fait. Ils ont été construits de façon à occuper un rôle donné, mais ne se sont jamais construits, et de ce fait n’existent pas vraiment. Alors pas besoin de mots pour s’exprimer.

Heureusement que tous ne sont pas comme eux.

(*) Tous les noms cités ici sont bien évidemment fictifs.