Et puis Nana est arrivée

Et puis Nana est arrivée. Au début elle s’est légèrement moquée de moi. Demander un coca light dans un pub, c’était assez ridicule, il faut bien se l’avouer, mais c’était le lieu le plus proche pour étancher la soif que le climat étouffant de chaleur et d’humidité de l’île entretenait chez les touristes.

J’étais seul, sur mon tabouret, en terrasse, face à la baie. Je contemplais cet immense bâtiment dans lequel j’allais grimper. Mais comme pour exorciser la pensée d’une catastrophe, j’avais préféré marquer une pause avant. La chaleur du début d’après-midi était difficilement supportable et me brouillait le cerveau, un peu comme les marteau-piqueurs qui sévissaient tout le long de Marina Bay.

Nana revint alors, son plateau gracieusement équilibré sur ses doigts nus. Aucun bijou, aucun maquillage, seules ses joues rougies par la chaleur et la timidité bafouée habillaient son tendre visage. Elle souriait encore, malicieuse, un peu fière probablement d’avoir osé cet élan de spontanéité avec un étranger.

Et moi, elle m’émouvait Nana. Elle déposa le verre rempli de glaçons minuscules, prit le soin de m’effleurer en déposant la bouteille et je ne détournai à aucun moment mes yeux du coin de sa bouche où ils s’étaient posés. A l’angle de son sourire, au lieu de notre complicité.

Je pensais, amusé, à la vieille serveuse qui m’aurait aussi ri au nez si j’avais opté pour le salon de thé voisin pour y chercher un peu de fraicheur. Elle serait venue, lentement, trainant ses jambes frêles jusqu’à ma table et aurait ri de bon cœur à la demande du coca avant de se changer en dragon vindicatif m’arguant qu’un établissement respectable comme le sien ne servirait jamais une telle boisson démoniaque. Impressionné, j’aurais commandé un thé vert que je n’aurais pas bu. J’ai toujours un peu de mal avec le thé…

Nana avait profité du vagabondage de mon esprit pour disparaître, ne laissant derrière elle que l’addition où je trouvai son nom. « Table 04 – Name : Nana ». Un tel nom ici, à Singapour, me fit divaguer. Sur son origine, Sur son éducation littéraire… Je me l’imaginais déjà grandir dans une famille qui avait lu Zola; pire, qui l’avait sans doute apprécié.

Partagés ou non, le goût des livres chez quelqu’un m’a toujours poussé à la plus grande sympathie. Peu m’importe si nos goûts divergent mais si tu lis, je t’aimerai.

Je n’en avais alors plus rien à faire si Nana avait un élastique rose dans les cheveux, si elle était un peu gauche, si elle manquait de grâce quand elle se mouvait dans cet uniforme improbable que seule l’incarnation du machisme et du mauvais goût avait pu dessiner. Nana était jolie. Nana était touchante.

Sur la note, je griffonnais alors un petit message, suivi de mon numéro. On ne savait jamais. A l’autre bout du monde, quelles seraient les conséquences de toute façon…

Quelques minutes plus tard, j’étais en haut du bâtiment. Et alors que je contemplais la vue sur la ville, au 56eme étage d’un hôtel, mon téléphone sonna.