Et si…

Il est fatigué. Toute cette agitation, depuis tant d’années. Des mouvements et des bruits, continus, autour de lui et dans sa tête. Il voudrait juste se poser. Ne plus réfléchir, ne plus décider, ne plus regretter,  ne plus choisir, ne plus contrôler, ne plus flatter, ne plus trahir, ne plus être épié, ne plus transiger, ne plus argumenter, ne plus décevoir, ne plus anticiper, ne plus énerver, ne plus devoir plaire, ne plus convaincre, ne plus mentir,  ne plus agir, ne plus représenter.

Il a réservé le 20h. 4 chaines pour l’occasion.

Il imagine l’effet des mots, relis ses fiches. Les deux versions. Celle commandée à ses conseillers, ciselée, relue, revue, débattue sur chaque terme. Et l’autre. Reprendre le combat ou les laisser se débrouiller. Ils sont tous tellement pétris de certitudes !

Il sent encore l’adrénaline, l’émotion qui lui parcourt l’échine sous les ovations. Il entend la clameur. Il veut revivre son Bercy et se sentir messie. Bien éphémère victoire avec le recul. Il se dit que, forcément, vers la crucifixion il n’y avait qu’un chemin. Les quolibets, les attaques, les moqueries, les critiques, les injures, il voudrait que tout s’arrête, maintenant. A lui la dolce vita !

Tentant.

Et puis il les a préparés doucement, par petites touches. Et si en tant que moi-même, un seul mandat me suffisait ? Ils n’ont rien entendu, ou rien voulu entendre. Et prendre une obligation de résultat en présence d’aléas ce n’était se donner une porte de sortie peut-être? 5% franchement…   Tout est en place pour les envoyer se faire voir. Royalement, pour boucler la boucle.

Ahah ! Il imagine le tsunami. A défaut d’autre chose, sans doute la seule façon de finalement marquer l’Histoire politique. Les cartes redistribuées, les plans ébranlés, l’ébullition, la déstabilisation, la panique. L’espoir aussi. Il dirait son altruisme, qu’il fallait donner une chance aux idées puisque l’homme est condamné. Tous les grands stratèges et les communicants, qu’est-ce qu’ils feraient de leur programme « tout sauf » hein ?  Il ne serait pas le lâche, mais le réaliste.  Politique responsable, pas démissionnaire. Il dirait que c’était prévu, ou que c’est courageux, qu’il l’avait annoncé et que c’était son devoir.

Il pense aux « siens » à l’affut, si prompts à l’estocade, fiévreux d’ambition, prêts à renier les années de soutien pour sauver leurs sièges (dans tous les sens du terme). Il ne sait pas si ça le blesse ou si ça l’amuse. Après tout, qui leur a montré la voie ?
Ah vous la trouviez morne et triste cette campagne ? Un peu d’action ! Moins de cent jours pour relever le challenge…  allez les gars, marchez sur le bilan, balancez vos promesses, racontez n’importe quoi, au front ! Divertissez-moi, je suis las.

Il regarde sa montre, encore 5 minutes.

Tout ça pour quoi ? 5 ans de luttes, encore. Il faut de l’envie, de l’engagement, de la foi. Tous autant qu’ils sont avec leurs besoins, leurs revendications, leurs utopies, leurs budgets, leurs privilèges, leurs petites vies étriquées, qu’ils aillent au diable ! Il pense à ses erreurs, les compte, les dissèque, les rumine, les balaye. Il en fera d’autres, et tout recommencera. De toute façon, tout recommencera.

Il tripote nerveusement son téléphone, repense au temps des SMS. Il pourrait bien tweeter « vous me gonflez, j’annule tout », et basta. Moderne, retraite 2.0.

Mais et si…? S’il pouvait leur prouver à tous ces oiseaux de mauvaise augure, instituts, journalistes, blogueurs, barmen et consorts qu’il est de ceux qui gagnent. Quelle revanche! Seul contre tous, engagé, enragé. Il entend crépiter les flashs et le froissement des vestes qui se retournent. Il scrute les mines hagardes de ses adversaires. Son rêve tient en un seul mot : cohabitation. Laisser les autres se débattre dans le bourbier national. Il se rejoue les sommets, les poignées de mains, les photos, les saluts, les courbettes, les ors. S’afficher aux côtés des grands du monde, haut et fier sur ses talonnettes, élevé au rang des donneurs de leçons, rendu de facto irresponsable des contingences hexagonales.

Il s’évade.

Y aller, c’est se battre, encore. Comme un chien. Impossible de perdre. Il s’invente une posture, mais il sait bien qu’il ne supporterait pas la défaite. La fin, oui. Changer de vie, oui. L’humiliation de l’échec non. Putain de sondages. Même pas sûr de passer le premier tour. Combien de discours à préparer par point à remonter? Non, il ne veut pas, ne peut pas perdre. Tout sauf… la honte. Qu’est ce que je disais j’autre jour déjà? ah oui «  Si l’on veut être aimé dans le futur, il faut couper. » Les laisser décider de mon sort? Jamais. Non, ne pas laisser aux français tirer les conséquences.

Pourtant, quand j’y pense, impossible de se dire que le Sommet du G20 en Juin à Los Cabos se ferait sans moi.
Coup du sombrero, renoncement, acharnement ou résilience ?

« Monsieur le Président, c’est à vous. Antenne dans  5, 4, 3…»

« Françaises, Français, j’ai décidé de… »