Manille : La prise d’otage

On n’était plus.

On veut dire des « soi », des « individus », des « personnes ». Figés dans ce que l’on appelle sans doute une inconscience collective. On tremblait dans la même chair, nous claquions des mêmes dents jaunies par le tabac, transpirions la même sueur.

On était quoi ? Une vingtaine, on ne sait plus bien. Il y avait déjà ceux qui ont pu partir. Les gosses déjà… On sentait bien que leurs gémissements énervaient le forcené. Leurs cris avaient rapidement cessés mais leurs sanglots ne se réfrénaient pas. Ils déglutissaient bruyamment, reniflaient et haletaient. Mendoza en avait marre. Le vieux qu’il a relâché, on s’est dit que c’était pour faire plaisir aux flics. Après tout, il ne semblait pas demander d’argent ou une rançon. On n’a pas tout entendu, on ne le souhaitait pas vraiment non plus. Mais nos oreilles entendaient quelques-unes des exigences qu’il hurlaient. Nos yeux voyaient les notes qu’il collait aux vitres pour communiquer avec les policiers qui tournaient en rond autour du car.

En soi, rien qu’on n’aurait pu lui promettre se consolait-on naïvement.
Une conférence de presse et retrouver son emploi… On pensait vraiment qu’ils allaient au moins lui faire croire qu’il le pourrait.

Il a aussi libéré les Philippins. Va savoir pourquoi. Nous, on n’avait rien à voir dans cette histoire entre lui et son pays. Pourtant, il nous a gardés.

On n’était plus que 6.

La police hésitait, tâtonnait, ils tournaient hagards autour du bus depuis deux heures, tentant parfois de défoncer une vitre à la hache, de négocier avec Mendoza, de le garder en ligne de mire. Mais que cherchaient-ils vraiment à faire au juste ?

On n’était plus que 5. Le chauffeur a réussi à profiter de la confusion (celle des forces d’intervention plus encore que celle du preneur d’otage) pour se faire la malle. L’ex-flic preneur d’otage s’impatientait… Il commença à tirer dans la vitre arrière. On sursauta. On sortit de la torpeur, proche de la stoïque folie, dans laquelle on s’était reclus. On n’était plus vraiment là. On ne comprenait rien. On commençait en revanche à sentir que l’on ne s’en sortirait pas.

A la longue, Rolando Mendoza comprit qu’il n’aurait rien. Il s’est mis à tirer à vue. Pas de haine dans son regard. Désemparé, désespéré, il commença à nous cribler de balles jusqu’à ce que lui aussi s’écroule au sol.

Il n’y avait plus de « on ». Tout le monde était mort.

Aujourd’hui, « On » n’est plus qu’un, et grièvement blessé.