Marche ou crève

Il marche. Depuis toujours.

Et là, devant Lui, un précipice. Il distingue nettement l’autre coté, mais Il ne peut pas traverser. Pas de pont, trop loin, trop dangereux.

Pourtant Il a envie de continuer à avancer. Ça le démange, des picotements dans les jambes. Et puis ça a l’air joli là bas. Plus joli qu’ici même. De toute façon, Il est au bout de sa route à Lui. Et on ne fait pas demi-tour, ça n’aurait pas de sens de revenir sur ses pas.

Il reste là, benoitement, devant ce trou béant. Il expérimente la rage, la lassitude, l’énervement, le dépit, l’acceptation, le renoncement. Et recommence.

Mais Il est toujours là, à regarder en face.

Il pourrait essayer de sauter. Il tomberait, c’est sûr. Ça Lui traverse quand même l’esprit, régulièrement. Pourquoi pas après tout. Il y a peut être quelque chose tout en bas. Une autre route ? Hmm. Enfin, même s’Il s’ennuie ferme à regarder ce gouffre, Il est mieux les fesses posées par terre, les pieds balançant dans le vide comme l’enfant qu’Il n’est plus, qu’en train de se désarticuler dans sa chute.

Il sifflote. Il crie aussi. Il pleure parfois. Il attend, encore. Il s’adapte, s’accoutume. Il se plait finalement. Il sait le chemin accompli, Il sait l’espace qu’Il occupe, Il sait l’ailleurs inaccessible. Il maitrise. Il aime ça, le contrôle, les certitudes. Il en oublie presque les picotements. Il s’installe. Il s’endort.

Et puis Il jette un caillou, et un autre, et du sable, et de la terre. Sans même sans rendre compte, machinalement. Un passe-temps, un réflexe de gosse devant un puits qui compte dans sa tête avant d’entendre un bruit étouffé, plouf.

Un matin, Il réalise. Moins de secondes, la faille n’est plus si profonde. Il se penche, contemple ses gravas qui comblent le vide. Son monde vacille. Il pourrait continuer, et passer, de l’autre coté. Plus de certitudes. Il regarde l’horizon. Il sent ses jambes frémir. C’est comment là bas ? A-t-Il encore envie de le savoir ?

Un matin, Il regarde. Le vide n’est plus. Une simple marche, un chemin, une marche. Il sent ses jambes fléchir. Ça fait longtemps qu’Il n’a pas marché. Il est bien ici.

Un matin, Il respire. Il va avancer. Un pas. Puis un autre. Il sent ses jambes jouir.

La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. [Albert Einstein]