Monsieur Pierre et le fauteuil

Le fauteuil avait été posé là, dans la rue, hier soir. Quatre bras l’avaient porté depuis la cave jusque devant l’immeuble. Deux appartenaient à Monsieur Pierre, celui qui s’était assis sur son cuir pendant des dizaines d’années, les deux autres étaient ceux de son fils qu’il avait connu tout petit.

Le fauteuil avait senti la fébrilité de Monsieur Pierre hier soir, pour la seconde fois. La première, c’était un mois auparavant, quand le fauteuil avait quitté le salon dans lequel il trônait depuis si longtemps. Il avait vieilli et ne pouvait plus accueillir décemment Monsieur Pierre même si celui-ci ne voulait pas se l’avouer et avait refusé pendant tous ces mois de considérer la mauvaise santé de son plus vieil ami. Monsieur Pierre s’était souvent posé la question de savoir lequel des deux verrait disparaître l’autre. Il avait fini par s’y résoudre, c’est lui qui survivrait à son fidèle fauteuil. Mais Monsieur Pierre n’avait pas eu le courage de faire ses adieux tout de suite, alors il l’avait descendu à la cave : le fauteuil déchu, le vieil homme déçu.

Hier soir, le fauteuil avait quitté son purgatoire. Le fils de Monsieur Pierre avait été le premier à remonter à l’appartement. Aussi loin que puisse remonter sa mémoire, il retrouvait toujours le fauteuil dans les images de son enfance. Il se souvient quand il était encore assez petit pour s’endormir en boule sur son assise ou quand son père le prenait sur ses genoux quand il s’asseyait dessus. C’est cette nostalgie du confort de l’enfance qui l’avait gagné en laissant une dernière fois en tête à tête son père et le fauteuil.

Monsieur Pierre s’était alors assis là, dans la rue, sur son fauteuil. Il avait posé ses bras sur ses accoudoirs, s’était enfoncé le plus loin possible et avait posé sa tête sur le dossier. Il avait pleuré, le fauteuil aussi.

Puis il avait fallu se lever. Monsieur Pierre l’avait regardé encore une fois et, après une dernière caresse sur le cuir, s’en était allé.

Le fauteuil n’avait souhaité qu’une seule chose pendant sa dernière nuit : qu’on ne l’oublie jamais. Alors, quand au petit matin l’épicier d’en face s’arrêta devant lui et le prit en photo après avoir ouvert sa boutique, le fauteuil se sentit apaisé et savait qu’il pouvait partir tranquille.