Soldat du drame

Il fait une pause.

Ce soir, Il s’est autorisé à poser les armes, ses armes. Il a laissé de coté ses pages web, son compte Twitter et son Google Reader. Il souffle. Plus d’info, plus de liens, plus de mises à jour, plus de F5 frénétiques.

Pour un soir, juste une respiration. Il est épuisé.

Il avait été physicien nucléaire à Fukushima, orphelin japonais, pompier volontaire tenant à bout le bras les canons à eau devant les réacteurs en fusion, sauveteur fouillant sans relâche les décombres tombeaux du Tsunami, Tokyoïte atterré par la fuite des étrangers.

Il avait tout lu, suivi et relayé, toutes les news, toutes les images, toutes les vidéo, tous les live, partout dans le monde. Il était à la fois grand reporter, expert, décisionnaire et victime.
Au-delà de son empathie, il se sentait une responsabilité, un devoir vis-à-vis des « autres », les ignorants qui se contenaient des minutes obsolètes des JT du soir. Il était celui à qui on demande, Il était l’informateur. Il était la source, le média et la cause, en immersion totale, plongé dans d’actualité, en apnée dans le deuil, la fureur et l’espoir.

Sous le choc, la compassion, la peine, la pitié, la douleur, le soutien, l’envie de servir, le besoin de transmettre, sous son être inconsolable qui ne pouvait digérer les photos de souffrances, qui ne pouvait accepter les lendemains des peuples agonisant, oui derrière tout cela, un écho sombre, une voix qu’il voulait faire taire lui soufflait des râles acides, une bête qui bavait dans ses tripes un souhait glauque et inavouable, une bête affamée qui flairait le goût du sang et des larmes, déjà repue du chagrin si vite avalé, et venait réclamer son dû. Elle ne craignait pas le pire, Elle ne l’attendait pas, Elle le cherchait, le désirait.

Ce soir, Il pensait à Ripley.

– Vous allez me dire ce que j’ai dans le ventre !
– Tu as un monstre au fond de toi. (…)
– Qui êtes-vous ?
– Je suis la mère du monstre.

Mais alors qu’Il luttait, déjà les alertes sonnaient et le rappelaient au front.

Il était rebelle à Benghazi face aux colonnes de blindés, Il soulevait une à une les mains des représentants au Conseil de Sécurité, Il était pilote de Rafale, Il était bouclier humain devant le palais de Kadhafi, Il était la guerre, Il était la Libye.

La bête reniflait.